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La (bio)diversité, ch’est bieau !

Les plantes sont des artistes…

La (bio)diversité, ch’est bieau !
Les plantes sont des artistes… par Marie

Chaque été, le beau temps est l’occasion de pique-niquer dans le parc du musée, au beau milieu de la journée de travail. Ou bien de faire une petite balade. Une chance, ces 22 hectares de végétation à portée de main ! Lorsqu’on repense à ce qu’était cet espace autrefois, on parvient difficilement à croire que l’on ait pu passer aussi vite d’un carreau de mine à un parc de musée. C’est un peu comme si l’on avait rejoué l’histoire de la Terre en quelques dizaines d’années. Après ce triste événement qu’a été la fermeture de la mine, les végétaux ont recolonisé le terrain à une vitesse incroyable. Comme s’ils étaient venus panser une plaie et montrer que la vie finit toujours par reprendre le dessus. Puis le projet de la paysagiste Catherine Mosbach et les soins attentifs de l’équipe des jardiniers du musée ont accompagné la métamorphose, respectant les traces de l’histoire de la mine que nous racontent encore les espèces pionnières, comme le bouleau qui affectionne les terrains miniers.

 

Parc, bois pionnier : bouleau en interaction avec du lierre _ Photo © Marie Gord

 

Les choses se sont passées vaguement plus lentement, il y a environ 450 millions d’années, lorsque les premiers végétaux se sont installés sur la terre ferme ! C’était bien avant que l’espèce humaine ne songe à faire son apparition. D’ailleurs, ces courageux petits aventuriers ont fait en sorte de nous ménager une atmosphère respirable – grâce à la photosynthèse -, condition sine qua non de notre existence. Après des mois de confinement, de port de masque et parfois d’insuffisance respiratoire pour certains d’entre nous, cet air respirable nous en percevons bien la valeur. Ah ! Cet air ambiant qui nous contient, comme nos poumons le contiennent à leur tour. Cet air dans lequel nous évoluons, comme les poissons dans leur eau !

 

Comme des poissons dans leur eau : bourdons butinant de la vipérine

 

Tout cela grâce aux plantes. Nous leur devons beaucoup. La vie sous toutes ses formes leur doit beaucoup. C’est une histoire fascinante que rappelle le philosophe Emanuele Coccia dans son magnifique livre, La Vie des plantes (2016). Il souligne que nous avons un peu oublié de nous soucier d’elles, ingrats que nous sommes. Nous nous émerveillons devant la faune, nous sommes sensibles au bien-être animal mais nous négligeons nos bienfaitrices feuillues car nous valorisons davantage ce qui peut se mouvoir que ce qui est immobile. Sous prétexte qu’elles n’ont ni pattes, ni pieds, tentacules, nageoires, ou que sais-je d’autre, nous leur collons l’étiquette « passives » sans autre forme de procès. Pourtant, être passif n’est sans doute pas toujours négatif, un peu de méditation n’a jamais fait de mal à personne. Du reste, les plantes sont bien loin d’être inactives : elles sont productives, elles se produisent elles-mêmes. Elles sont à peu près les seules à être capable de le faire sans dévorer de vivants ; elles créent la vie à partir de rien, ou en tout cas à partir de non-vivant : lumière, carbone, oxygène, éléments minéraux. Même en période de diète, nous pourrions difficilement nous prévaloir de la même chose.

 

La vie des plantes : sous-bois avec graminées, ronces, etc.

 

Elles sont par ailleurs des artistes fantastiques et avant-gardistes : elles ont transformé une planète bleue en planète verte, en un clin d’œil (un clin d’œil à l’échelle de l’histoire de l’univers, soit.) Personnellement, je ne connais aucune œuvre de Land Art ou de Street Art aussi ambitieuse ! Et en guise de pinceau, qu’ont-elles utilisé ? Cette petite chose légère et fragile qu’est la feuille. Parfaitement !

Emanuele Coccia s’enthousiasme à cette idée : « L’origine de notre monde n’est pas dans un événement, infiniment distant dans le temps et l’espace, à des millions d’années-lumière de nous – elle ne se trouve pas plus dans un espace dont nous n’avons plus aucune trace. Elle est ici, maintenant. L’origine du monde est saisonnière, rythmique, caduque comme tout ce qui existe. Ni substance ni fondement, elle n’est pas plus dans le sol que dans le ciel ; mais à mi-distance entre l’un et l’autre. Notre origine n’est pas en nous – in interiore homine -, mais en dehors, en plein air. Elle n’est pas quelque chose de stable ou d’ancestral, un astre aux dimensions démesurées, un dieu, un titan. Elle n’est pas unique. L’origine de notre monde ce sont les feuilles : fragiles, vulnérables et pourtant capables de revenir et de revivre après avoir traversé la mauvaise saison. »

Au temps pour Gustave Courbet, un peintre du 19e siècle dont le tableau, L’Origine du monde développait une thèse légèrement différente…

 

Feuilles d’érable aux belles teintes

 

À l’origine de la vie terrestre, il y a donc les feuilles, les plantes, les arbres. Des centaines de milliers. Avec pour chaque espèce, des formes et des couleurs différentes. Une belle palette ! Cette biodiversité fait de notre environnement un tableau changeant, jamais ennuyeux, qui rend possible l’existence d’un nombre infini d’écosystèmes habités par des animaux variés. La diversité est aussi une protection. Car le prix à payer lorsque l’un des éléments de ces écosystèmes disparaît, c’est la disparition en cascade des espèces qui le constituent. Plus l’écosystème est pauvre, plus les risques sont grands lorsqu’un de ses éléments fait défaut. Un exemple parmi d’autres est la Grande Famine qui a frappé l’Irlande au milieu du 19e siècle. Pour diverses raisons, l’agriculture s’était concentrée sur la culture de la pomme de terre, et en particulier d’une variété, l’Irish Lumper. Or cette culture fut anéantie par le mildiou : au moins un million de personnes moururent de faim et plus d’un million durent émigrer.

 

Paillage de copeaux de bois

 

Transition logique après ce petit intermède « famine », je vais vous parler d’un service de table en porcelaine que nous présentons dans l’exposition Les Tables du pouvoir jusqu’au 26 juillet 2021. Il comprend la bagatelle de 1802 pièces, produites entre 1792 et 1802. Il appartient à la famille royale du Danemark qui n’a pas dû connaître beaucoup de famines si l’on en juge par l’ampleur de ce service.

S’il nous intéresse, ce n’est pas en raison des mets délicieux qui auraient pu être versés dans ses plats mais en raison de son décor : il est orné de représentations très fidèles de plantes danoises, directement inspirées par l’atlas Flora Danica, débuté par Georg Christian Oeder, botaniste et directeur du jardin botanique de Copenhague, et poursuivi par Otto Friedrich Müller, zoologiste et botaniste. Le même peintre fut chargé de peindre les plantes au sein de l’atlas et dans les plats : Johann Christophe Bayer. Les représentations sont donc très rigoureuses : le service Flora Danica est totalement hors norme et célèbre pour cette raison. D’ordinaire, les plantes représentées étaient stylisées pour être décoratives. Avec Flora Danica, c’est l’esprit de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert qui règne : le désir de rassembler toute la connaissance disponible sur un sujet, une tournure d’esprit typique de l’époque des Lumières, au 18e siècle. On pouvait donc, en se sustentant, échapper au bavardage de ses voisins de table et apprendre, dans le même temps, des rudiments de botanique.

Pour en savoir davantage sur le service Flora Danica, n’hésitez pas à écouter le podcast mis en ligne par le musée à ce sujet !

 

C’est à la même époque que la botanique devint une science comprenant un système de classification rigoureux qui donna naissance à la botanique moderne : deux savants en sont responsables, Carl von Linné, chercheur suédois, puis le Français Antoine Laurent de Jussieu. Si nous sommes capables, aujourd’hui, de mieux comprendre l’univers des plantes, c’est grâce aux travaux de tous ces savants et artistes. Grâce au recensement et à la classification qu’ils entreprirent, nous pouvons mesurer les risques que court actuellement la biodiversité. De fait, on ne peut identifier la disparition des espèces que si l’on sait qu’elles ont auparavant existé.

 

Branchages coupés, abris pour la biodiversité

 

Justement. Dans le parc du musée s’est développé un écosystème assez représentatif des anciens terrains miniers. J’ai déjà évoqué les bouleaux, qui font partie des espèces qui aiment s’installer sur ces terrains. Peu à peu, le temps passant, d’autres individus s’implantent : la tranquillité qu’ils trouvent dans le parc, les soins des jardiniers, le respect des visiteurs, tout cela contribue à leur bien-être. Vous pouvez ainsi avoir la chance de rencontrer, au détour d’un chemin ou sous un buisson, la charmante apparition que voici !

 

Ophrys abeille

 

Il s’agit d’une petite orchidée terrestre, sauvage et fragile, l’ophrys abeille. Son nom rappelle qu’elle ressemble aux abeilles, ce qui attire les mâles et favorise sa pollinisation. D’autres espèces protégées ont élu domicile dans le parc : l’astragale à feuilles de réglisse et la molène floconneuse.

Pour en savoir plus sur ces deux princesses, jetez un œil du côté du blog des jardiniers !

Une promenade dans le parc du musée est donc l’occasion de faire des rencontres merveilleuses, si l’on ouvre grand les yeux ! Même un petit lichen bien modeste, caché dans les buissons d’aubépine, peut répandre une touche d’or dans le paysage, en toute discrétion. Petit, peu spectaculaire, le lichen nous donne pourtant une leçon de vie : le lichen est l’union symbiotique entre une algue, un champignon et parfois d’autres organismes. Le champignon permet au lichen de se fixer en légèreté, l’algue se charge de la photosynthèse et de la production des substances nécessaires à la survie du couple. Le lichen fait sans doute partie des premiers conquérants de la terre ferme, installé depuis 400, voire 450 millions d’années et toujours aussi fringant. Il peut être très puissant : certains lichens sont capables de libérer des acides et ainsi de désagréger des roches pour faire naître un sol dans lequel des végétaux pourront se développer. Il est depuis longtemps et de plus en plus une source d’inspiration pour les artistes. Ce que vous découvrirez, si vous le souhaitez, en lisant le formidable livre de Vincent Zonca : Lichens. Pour une résistance minimale (2020).

Quoi qu’il en soit, peut-être pouvons-nous prendre exemple sur le lichen et essayer de vivre en symbiose avec notre environnement…

 

Lichen Xanthoria Parietina installé dans/sur un buisson d’aubépine

 

Pour en savoir plus :

Emanuele COCCIA, La Vie des plantes. Une métaphysique du mélange, Payot et Rivages, 2016

Vincent ZONCA, Lichens. Pour une résistance minimale, Éditions Le Pommier, 2020

Atlas botanique : recueil de planches dessinées. L’atlas Flora Danica devait permettre de connaître toutes les plantes du royaume du Danemark.

Encyclopédie : l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des Sciences, des Arts et des Métiers, écrite sous la direction du philosophe Denis Diderot et de Jean Le Rond d’Alembert, mathématicien, physicien, philosophe, a pour vocation de rassembler toutes les connaissances de l’époque (parution entre 1751 et 1772), dans tous les domaines.

Lichen : « écosystème autonome formé par l’interaction entre un champignon « englobant », un agencement extracellulaire d’un ou de plusieurs partenaires photosynthétisant et un nombre indéterminé d’autres organismes microscopiques. » (David Leslie Haksworth et Martin Grube, « Lichens redefined as complex ecosystems », New Phytologist, n°227 (5), 2020, cité dans Vincent Zonca, Lichens. Pour une résistance minimale, p.229)

Lumières ou siècle des Lumières (18e siècle) : volonté des philosophes de cette période des Lumières de lutter contre les ténèbres de l’ignorance, par exemple en publiant L’Encyclopédie.

Mildiou : champignon parasite

Photosynthèse : capacité des végétaux et de certaines bactéries, à produire leurs propres composants à partir de gaz carbonique (CO2) et d’eau, grâce à l’utilisation de la lumière comme source d’énergie. Cette transformation aboutit au rejet d’oxygène dans l’atmosphère.

Symbiotique : qui participe à une symbiose. La symbiose est l’association bénéfique entre deux (ou plus) organismes différents. C’est aussi, au sens figuré, une relation harmonieuse entre deux êtres humains.