Portraits Posthumes - Louvre-Lens
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Portraits Posthumes

De Blanche de Champagne aux photographies post-mortem de Kasimir Zgorecki

À l’occasion du temps fort « Photographie » du Louvre-Lens, les 20 et 21 mars 2021, et de l’arrivée, à l’entrée de la Galerie du temps, du Panoramique de la falaise de Bâmiyân de l’artiste Pascal Convert, Cindy vous emmène découvrir une pratique aujourd’hui disparue : l’art du dernier portrait.

 

Qu’est-ce qu’un gisant ? Le cas de Blanche de Champagne

 

En déambulant dans la Galerie du temps, dans la zone correspondant à la période du Moyen Âge, notre regard se porte sur une œuvre centrale : le gisant de Blanche de Champagne.

Cette belle statue représente Blanche, fille de Thibault IV, comte de Champagne et roi de Navarre et épouse de Jean Ier, duc de Bretagne. Morte en 1283, elle fut inhumée au sein de l’abbaye cistercienne de la Joie-Notre-Dame qu’elle avait fondée à Hennebont dans le Morbihan.

 

Limoges, France
Gisant de Blanche de Champagne (morte en 1283), épouse de Jean Ier, duc de Bretagne
Vers 1306, cuivre sur âme de bois (noyer)
Paris, musée du Louvre
Photo © RMN-GP (musée du Louvre) / René-Gabriel Ojéda

 

La statue tombale de Blanche de Champagne la représente sous la forme d’une gisante dans son habit de religieuse. Son corps allongé est réalisé entièrement sur une âme de bois (noyer) recouvert de plaques de cuivre ciselé. Le coussin sur lequel repose sa tête et sa ceinture sont eux préparés pour être émaillés.

En observant avec précision son visage, un léger sourire est visible. Il est très rare d’observer des gisants avec un telle expression. En effet, la majorité des représentations funéraires avant le 15e siècle sont réservées à une certaine caste aristocratique qui souhaite poser pour la postérité et pour l’éternité.

Ainsi, en amont de ces sculptures funéraires, des masques mortuaires étaient très souvent réalisés. Ces masques servaient d’esquisses ou d’œuvres préparatoires aux futurs gisants. Mais qu’est-ce qu’un masque funéraire ?

 

Les masques funéraires ou masques mortuaires

 

Quand on parle de masques mortuaires, il est difficile de ne pas évoquer l’Égypte ancienne sans aborder le plus célèbre masque funéraire retrouvé le 28 Octobre 1925 : le masque de Toutânkhamon, aussi appelé masque d’or de Toutânkhamon. Ce chef-d’œuvre représente parfaitement le travail des sculpteurs de l’époque qui tentaient de reprendre, en les stylisant, les traits du défunt dans un alliage d’or pur et de précieux joyaux.

En France, il faut attendre le 15e siècle pour voir apparaître l’usage du masque dans les cérémonies funéraires royales. En effet, seuls les monarques avaient le droit à un tel luxe. Lors des funérailles, le cortège déambulait dans les rues avec ce que l’on appelait une « feinte », c’est-à-dire un moulage des mains et du visage du défunt.

En France, la première véritable empreinte mortuaire est celle de la dépouille royale de Charles VII, décédé le 22 Juillet 1461. La réalisation de cette tâche délicate fut confiée au peintre français Jean Fouquet qui avait du vivant du roi réalisé son portrait. Sur un panneau de chêne, le peintre avait ainsi signé l’un des portraits les plus connus du roi de France. Aujourd’hui, il est conservé au musée du Louvre à Paris.

 

Jean Fouquet (Tours, vers 1415-1420 – Tours entre 1478 et 1481)
Charles VII (1403-1461), roi de France
Vers 1445 ou 1450, huile sur panneau de chêne
Paris, musée du Louvre
Photo © The Yorck Project Gesellschaft für Bildarchivierung

 

Par la suite, cette pratique fut très courante, en particulier sous les affres de la Terreur. C’est dans ce contexte que Maria Grosholtz, plus connue sous le nom de Madame Tussaud, eut un rôle singulier dans le développement des masques funéraires. Cette strasbourgeoise d’origine fit fortune en moulant les dernières expressions des guillotinés ou de célèbres défunts comme Jean-Paul Marat.

Le 13 Juillet 1793, le peintre Jacques-Louis David et Madame Tussaud sont convoqués au domicile de Jean-Paul Marat qui vient d’être assassiné par Charlotte Corday, alors qu’il se trouvait dans sa baignoire. De ce fait, deux derniers portraits de Marat furent réalisés.

 

DAVID Jacques Louis (atelier de)
Marat assassiné
1794, huile sur toile
Paris, musée du Louvre
Photo © the objective standard-Marat assassiné

 

Le premier par Madame Tussaud qui, contrairement à la légende, n’a pas été réalisé dans sa baignoire mais sur une banale table de cuisine. D’un point de vue pratique, mettre le modèle à plat facilitait le travail du sculpteur.

Le deuxième portrait découle du premier : c’est grâce à la réalisation de Madame Tussaud que Jacques-Louis David réalisa sa toile Marat assassiné en 1794*. L’artiste put, grâce au masque, dessiner la tête du mort de face et non de profil. Il fallait que, même à travers la mort, Marat garde toute sa dignité.

 

Les portraits mortuaires

 

Le portrait mortuaire de Marat réalisé par Jacques-Louis David n’est pas une exception mais plus une tradition. En effet, depuis la fin du 16e siècle, lors des funérailles royales, un portrait du disparu devait être présenté au public pour montrer la grandeur et la dignité de la personne défunte face à la mort.

Ces portraits pouvaient aussi être commandés par les familles bourgeoises pour un usage d’ordre privé. Les siècles passant, les mentalités évoluent face à la mort. Les héritiers de ces étranges portraits les relèguent dans les remises ou les greniers de famille.

Dans son étude sur ce sujet, Andor Pigler** note que «  les exemples de portraits funéraires de personnes décédées n’étant pas passés à la postérité, ils sont devenus relativement rares  et après des décennies passées dans les greniers, les familles veulent se « débarrasser » de ces portraits encombrants. De leur point de vue, la personne défunte sur le tableau n’a pas vraiment de lien direct avec eux, même s’il y a une vague ressemblance avec un oncle ou un grand-père. »

Ainsi, au cours du 20e siècle, beaucoup de ces portraits vont être détruits ou brûlés. Pourtant, quelques-uns d’entre eux vont survivre au massacre. Par exemple, l’œuvre exposée au musée des Beaux-Arts de Rouen intitulée Portrait mortuaire d’une jeune femme de vingt-cinq ans, réalisée par un artiste flamand anonyme. Si celle-ci s’inscrit dans la tradition picturale, elle peut choquer un public non-averti par le naturalisme poussé à l’extrême dans cette représentation et la froideur avec laquelle la jeune fille est dépeinte.

Le milieu de l’art va connaitre de grands changements au cours du 19e siècle notamment dans le domaine de la photographie avec l’apparition de techniques comme le daguerréotype.

 

La photographie post-mortem

 

Les masques mortuaires et les tableaux post-mortem étant de moins en moins abordables financièrement pour les différentes classes sociales, ces pratiques commencent à être délaissées au début du 19e siècle.

Toutefois, une nouvelle technique pour capturer le dernier portrait d’un être disparu va faire son apparition, il s’agit du daguerréotype. Cette découverte va créer une mutation considérable dans la reproduction des personnes décédées et permettre un nouvel essor dans la tradition ancestrale du dernier portrait.

En 1839, Louis Daguerre, artiste et décorateur français met au point un procédé qui améliore l’utilisation de la camera obscura. C’est la naissance du daguerréotype.

L’avènement de la photographie engendre de multiples usages et une pratique singulière apparaît : la photographie post-mortem. Dès les années 1840-1850 en France et dans le monde, les familles endeuillées y trouvent une sorte d’alternative à la perte d’un être cher. Leur souhait principal est que le cliché reflète l’illusion de la vie.

De plus en plus de photographes vont pratiquer la photo post-mortem.

Dans les années 1930, dans le nord de la France et en particulier dans le bassin minier, Kasimir Zgorecki, photographe, suit la vie de la communauté polonaise installée en France et dont il fait partie.

Le Louvre-Lens a eu la chance d’accueillir au sein de son Pavillon de Verre, du 25 Septembre 2019 au 30 Mars 2020, une exposition qui lui fut consacrée : Kasimir Zgorecki Photographier la « petite Pologne » 1924-1939. Parmi tous les clichés exposés, une partie abordait les photographies post-mortem, principalement des photographies d’enfants. La mortalité infantile était très élevée à cette époque et ces portraits étaient certainement l’un des seuls que les parents avaient en leur possession.

De plus, ces clichés servaient de faire-part de décès aux membres de la famille restés en Pologne ou ayant émigré dans un autre pays.

Les enfants sur ces photographies étaient parés de leurs plus beaux costumes et généralement entourés de leurs jouets préférés.

Selon le sexe de l’enfant, les jouets qui l’entourent étaient différents pour signaler son passage de la vie au trépas. Ainsi pour un jeune garçon, un cheval à bascule était déposé à ses côtés. Pour une petite fille, c’est plus subtil, une poupée la côtoyait. Le photographe prenait le soin de laisser les yeux ouverts à la poupée, ainsi le regardeur comprenait très vite la situation.

Depuis l’Antiquité, la confection du « dernier portrait » est mise en scène par les peintres, les sculpteurs, les graveurs et avec l’arrivée de la photographie dans les années 1850, la « tradition » a perduré, figeant pour l’éternité sur papier glacé ou dans le marbre un simulacre de vie.

 

Étranges, dérangeantes mais précieuses, c’est par ces trois mots que l’on pourrait évoquer les « derniers portraits » ou clichés post-mortem du 19e siècle.

Étranges pour une personne vivant au 21e siècle de mettre en avant la mort en la magnifiant à travers des gisants ou en posant à ses côtés comme dans les photographies de Kasimir Zgorecki.

Précieux comme un devoir de rappel, de souvenir, une trace de notre passé…

 

 

Si vous souhaitez poursuivre votre découverte des photos post-mortem, cliquez sur ce lien qui vous fera découvrir une petite partie de l’exposition Le Dernier Portrait présentée au musée d’Orsay du 5 Mars au 26 Mai 2002.

* P.32 du catalogue de l’exposition Le Dernier Portrait présentée au musée d’Orsay en mai 2002, article d’Emmanuelle Hérant.

** Historien de l’art et ancien directeur du musée des Beaux-Arts de Budapest