Vierge à l'Enfant, d'une léproserie - Louvre-Lens
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Vierge à l’Enfant, d’une léproserie

Nevers, France, Vierge à l’Enfant, provenant d’une léproserie, vers 1350-1375, pierre calcaire polychrome, H. 1,10 ; l. 0,44 ; pr. 0,34 m Paris, musée du Louvre © RMN-GP (musée du Louvre) / Tony Querrec

 

La lèpre est au 12e siècle un fléau malheureusement trop courant, au point de devenir « un fait social » selon l’historien Michel Mollat. Cette maladie présente les caractéristiques d’être incurable et extrêmement contagieuse. De façon mystérieuse, elle recule au 14e siècle pour se raréfier certainement au siècle suivant et devenir un souvenir traumatisant au-delà. Elle s’impose toutefois dans le souvenir par des traces dans l’architecture avec de grands domaines aux noms divers, léproseries, ladreries, maladeries, qui deviendront dans le courant du 17e siècle des maladreries.

Ces maisons sont nées aux portes des villes et villages par la charité et la nécessité : charité de venir en aide à ces pauvres malades condamnés à souffrir et mourir ; nécessité de protéger le reste de la population encore saine. Le lépreux ne peut plus travailler et doit dès lors s’exiler. L’image du pauvre Lazare s’est très vite imposée. Lazare est souvent représenté avec des plaies ouvertes et horribles qui sont léchées par un chien, dont on pense depuis la plus haute antiquité que la salive est antiseptique. Ces habitats sont donc couramment appelés des lazari.

Les léproseries sont dotées le plus souvent d’un important patrimoine foncier, première richesse à l’époque médiévale. Lorsque cela est possible, elles cultivent des vignes ; à la fois pour accompagner les repas de vin, mais aussi pour pouvoir désinfecter les plaies. Elles doivent pouvoir vivre en autarcie et dégager des bénéfices pour accomplir leur mission. Elles ne peuvent fonctionner sans le dévouement de personnes qui se donnent pour aider les malades et qui s’appellent frères ou sœurs.

Vivre en léproserie traduit une volonté individuelle de mener une existence pénitentielle, méditative : il faut suivre « une règle » qui astreint les malades à une vie ascétique et faite de prières… d’où la nécessité d’héberger au moins une chapelle si ce n’est une église. Et c’est probablement dans une chapelle de l’un de ces établissements que cette Vierge à l’Enfant a été commandée et a soutenu la souffrance et l’espoir de nombreuses âmes malades.

Sous un dais finement sculpté dans une pierre calcaire, la Vierge trône en majesté comme le prouve la couronne de fleurs qu’elle arbore avec grâce. Le drapé de sa robe tombe avec harmonie et les restes de polychromie mettent en valeur sa position assise en soulignant ses genoux. De la même façon, la couleur adoucit extrêmement son doux visage en rehaussant son discret mais franc sourire. Ce qui reste de couleur dans son regard souligne la délicatesse de ses paupières. Des sourcils bien dessinés arrêtent le front haut et légèrement bombé. Ses joues dessinent l’ovale parfait d’un visage au menton délicat mais décidé. Enfin, l’arête de son nez, fine et droite, partage harmonieusement ce visage idéal.

Il n’en va pas de même de l’Enfant. Si proche du visage élégant et distingué de la Vierge, le visage de l’Enfant parait malhabile et beaucoup plus lourd. Il est vrai qu’il a davantage souffert des outrages du temps. A la souplesse des mèches de cheveux qui s’échappent, indisciplinées, du voile de la Vierge répondent les boucles bien rangées, un rien systématiques de l’Enfant.

Ce qu’il reste de cette statue nous permet de voir que la Vierge porte l’Enfant dans son bras gauche, avec une main aux doigts d’une extrême finesse. Cette position ne nous donne pas d’indication particulière sur la Vierge. L’enfant, en revanche, nous renvoie directement au rôle de la léproserie. Souvenons-nous : les malades sont là pour attendre en souffrance leur mort certaine, condition de l’homme.

Or, quel est le message de l’Eglise en cette fin du 14e siècle ? Que le but de l’homme est de vivre pour le salut de son âme, salut offert par le Christ qui a pris chair de la Vierge Marie pour se faire homme et souffrir sa Passion avant de ressusciter.

Si l’on observe la position de l’Enfant, il n’échappe pas à l’œil de l’observateur que le Christ pose son pied sur le ventre rebondi de la Vierge. Or, le pied n’est-il pas ce qui touche la terre ? Or, ici, il insiste, par sa position ostentatoire, sur le ventre qui l’a enfanté, autrement dit, le Christ est venu sur la terre par le mystère de l’Incarnation. Ce qui est corroboré par les deux sujets posés sur le trône : le prophète Isaïe qui annonce la venue du Christ dans l’Ancien Testament, et David, dont Marie est descendante : à la fois homme et Dieu, tel est l’Enfant qui nous est présenté.

Dès lors, tout devient clair ! Le pauvre malade qui souffre dans cette léproserie trouve le secours spirituel dans la contemplation de cette Vierge si avenante ; à l’image de la mère aimante, il s’identifie à l’humanité du Christ- Enfant. C’est ce qui l’aide à accepter sa souffrance terrestre, en espérant qu’après la délivrance de la mort qui l’attend, il trouvera le repos éternel de son âme auprès du Christ.

Telle est la raison d’être de cette statue : à la fois décor artistique, mais, et surtout, soutien de l’âme du lépreux. Cela peut paraître abstrait, voire un rien imaginatif pour l’homme contemporain d’internet.

Mais, pour le sujet de la fin du 14e siècle, cette lecture n’a pas besoin d’explication : elle est aussi naturelle que de respirer…  Écriture automatique pourrait-on dire !