La vie n'est pas un long fleuve tranquille ! - Louvre-Lens
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La vie n’est pas un long fleuve tranquille !

À propos d’un bas-relief étonnant, avec Audrey

Vous n’êtes pas sans savoir que le musée est fermé actuellement, pour cause de reconfinement. L’équipe du Louvre-Lens ne vous abandonne pas cependant : aujourd’hui, je fais venir à vous l’œuvre qui a intégré la Galerie du temps le 22 septembre dernier. Elle avait été choisie pour faire l’objet d’un impromptu (une présentation rapide par un médiateur, suivi d’un échange avec les visiteurs), chaque jour de novembre – sauf le mardi – à 16h15.

Il s’agit de L’Empire du temps sur le monde, la Fortune tenant la voile et la Mort le gouvernail. De quoi vous faire patienter avant de découvrir sa finesse en salle !

L’Empire du temps sur le monde, la Fortune tenant la voile et la Mort le gouvernail, France, 1550-1600, marbre © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Adrien Didierjean

 

Une œuvre allégorique

Cette œuvre est un bas-relief – une sculpture de faible relief – du 16e siècle.  Elle porte un message allégorique. Sur un navire bercé par les flots, représentation du temps qui passe, trois personnages se dressent. A la proue du navire, une femme nue tient une voile gonflée par le vent. Elle symbolise la Fortune et plus précisément l’Occasion.  Sur son crâne lisse, seule une longue mèche se détache, délivrant le message suivant : il faut saisir les bonnes opportunités qui se présentent à nous, avant qu’elles ne s’échappent. A la poupe, la figure ailée de la Mort, sous forme de squelette, utilise sa faux comme gouvernail du navire. C’est elle qui dirige le navire. Elle nous rappelle que, mortels, notre destin est d’aller vers la mort.

©Cindy Wacogne, 2020

 

Enfin, le personnage central, un vieillard ailé s’appuyant sur des béquilles, tient fermement les voiles d’une main et tend un sablier de l’autre : c’est le Temps. Il est debout sur un globe. En regardant les détails, nous nous rendons compte que, plus que le monde, ce globe symbolise l’univers : nous y voyons en effet distinctement la lune et le soleil. Les différentes parties de l’univers sont représentées. La terre est séparée en plusieurs niveaux, qui peuvent se traduire par les plaines et les collines, ornées de différents végétaux. Des constructions, similaires à des châteaux, se dressent et un chevalier galope sur son cheval.  A droite, la mer est reconnaissable à ses vagues ; deux navires voguent sur les flots.

Ces trois figures ne sont pas inédites, mais il est rare de les voir ensemble.

©Cindy Wacogne, 2020

 

Comment interpréter la présence du navire ?

Cette œuvre fait l’objet de différentes lectures, notamment concernant la présence du navire. Nous n’allons pas toutes les lister, mais par exemple, le navire peut symboliser la navigation de l’existence et du destin. Son message est alors à rapprocher de celui de la ville de Paris, par exemple : Fluctuat nec mergitur que l’on traduit par « il est battu par les flots mais ne sombre pas ». Le message serait alors moins pessimiste et plutôt porteur d’espoir.

Cette embarcation peut aussi être rapprochée de la barque de Charon, le passeur des âmes des défunts vers les Enfers. Cette association est tout à fait plausible dans le contexte de création de l’œuvre, puisque les artistes et intellectuels de la Renaissance se sont tournés vers la littérature antique.

L’absence de signe religieux donne à ce bas-relief une connotation universelle sur le caractère inéluctable du temps qui passe. Il est intéressant d’ailleurs de se demander si le vandalisme dont l’œuvre a été victime a été commis au 16e siècle lors de sa sortie ou s’il est survenu par la suite. Toujours est-il que cette œuvre a provoqué un malaise suffisant pour inciter quelqu’un à effacer les visages des personnages, témoignage évident que ce message pouvait déranger.

La provenance de l’œuvre est incertaine : vient-elle du charnier des Innocents ?

Nous n’avons aucune certitude, mais il est possible que ce bas-relief provienne du charnier des Innocents à Paris. Situé dans le quartier des Halles, là où se dressent aujourd’hui la place Joachim du Bellay et la fontaine des Innocents, le cimetière des Innocents a aujourd’hui disparu. Ce cimetière, qui portait le nom de l’église auquel il était associé, a été utilisé pendant dix siècles, de l’époque mérovingienne à sa fermeture au 18e siècle. Il est estimé que deux millions de Parisiens y ont été inhumés. Si les riches bourgeois étaient mis en terre dans des cercueils de bois, les plus modestes étaient enterrés dans des fosses communes pouvant accueillir 1500 corps. Aux 14e et 15e siècles, des charniers ont été construits pour enfermer les ossements retirés des fosses. Ces charniers étaient situés au-dessus d’arcades, entre la voûte et la toiture. Ils étaient pourvus de décors, parmi lesquels la Danse macabre du cimetière des Innocents, peinte entre 1424 et 1425, aujourd’hui disparue et reconnue comme le point de départ de la tradition des danses macabres. Composée de 23 tableaux, cette fresque représentait la Mort en pleine conversation avec des défunts d’âge, de statut social et de métier différents, montrant qu’elle touche tout le monde, peu importe la situation.

L’effondrement d’un des murs souterrains est à l’origine de la décision de fermer le cimetière. Les ossements ont été transférés dans des catacombes et l’église fut rasée.