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Histoire d’accrochages (d’un musée à l’autre)

Parcours d’une œuvre prêtée au Louvre-Lens, avec la complicité de Camille Gross et Anne Mulot-Ricouard, du Musée d’Art, Histoire et Archéologie d’Évreux.

Dans le cadre de l’exposition « Les Tables du pouvoir », le Musée d’Art, Histoire et Archéologie d’Évreux a prêté l’un de ses chefs-d’œuvre, Le Festin, une esquisse réalisée en 1735 par Jean-François de Troy. La composition dévoile une salle à manger dans laquelle se déroule un repas au milieu de nombreux convives. On y découvre les usages en cours dans la première moitié du 18e siècle dans le domaine des arts de la table. Cette présentation de l’œuvre au Louvre-Lens est l’occasion de montrer cette peinture au public sous un nouveau jour. En effet, de manière plus générale, chaque accrochage ou exposition renouvelle le regard que nous portons sur une œuvre. De nouveaux dialogues se créent entre les objets, de nouvelles histoires se racontent !

TROY (de) Jean-François (1679-1752)
Le Festin
18e siècle, huile sur toile
© Musée d’Art, Histoire et Archéologie d’Évreux / Thierry Bouffies

Le Festin au Musée d’Art, Histoire et Archéologie d’Evreux

Musée, cour © Musée d’Art, Histoire et Archéologie d’Evreux

Consacré quasi-exclusivement il y a 150 ans aux découvertes archéologiques locales, le musée d’Évreux devient au fil du temps un lieu de visite incontournable pour comprendre le passé de la ville, et plus largement pour découvrir un panorama universel sur l’art et l’histoire. Cette œuvre est achetée par la ville d’Évreux pour le musée en 1958 afin d’enrichir les collections de peinture du 18e siècle. Le musée d’Évreux est alors en plein travaux. En effet, depuis 1955, le musée a pris place dans l’ancien palais médiéval des évêques de la cité. Un nouveau projet de présentation des collections se dessine. Lors de l’ouverture de l’ensemble du bâtiment en 1972, l’œuvre de Jean-François de Troy est présentée au premier étage, avec les collections des 17e et 18e siècles.

Dans les années 1980, le musée est entièrement rénové et agrandi. L’œuvre de Jean-François de Troy reste à l’étage noble de l’ancien évêché. Elle est présentée dans le salon vert. Cette pièce doit son nom aux couleurs des boiseries qui habillent ses murs. Le salon vient d’être transformé en salle à manger du 18e siècle. C’est ce que l’on appelle dans le langage muséal, une « period room ». L’espace est alors mis en scène de manière à recréer un intérieur d’époque ! On peut y voir une table dressée sur laquelle repose un service de faïences. Au-delà de l’aspect pédagogique de cette présentation muséographique, cette reconstitution permet une mise en abîme du Festin. En effet, le tableau de Jean-François de Troy est une des premières représentations peintes d’une salle à manger. Il incarne ici un art de vivre moderne avec l’apparition de cette nouvelle pièce dans les demeures du 18e siècle.

Vue du salon vert en period room © Musée d’Art, Histoire et Archéologie d’Evreux

 

Aujourd’hui, le salon vert est devenu plus largement une salle d’exposition consacrée aux créations du 18e siècle. L’œuvre de Jean-François de Troy y trouve naturellement sa place, dialoguant aux côtés de portraits d’apparat, de mobiliers et de pièces d’arts décoratifs. Le visiteur qui entre dans cet espace se retrouve alors immergé dans l’atmosphère créatrice d’une époque. Il est invité à saisir les jeux de correspondances entre les arts. Les courbes et contre-courbes des boiseries se retrouvent sur les pieds du mobilier, sur les décors des pendules et dans les compositions des peintures présentées. Le Festin devient ici l’objet d’une rencontre esthétique, le reflet d’un style artistique qui se met en place au 18e siècle.

Vue du salon vert en 2020 © Anne Mulot-Ricouard / Musée d’Art, Histoire et Archéologie d’Evreux

Régulièrement, le salon vert est aussi un espace privilégié pour la présentation de l’art contemporain aux côtés d’œuvres anciennes. En effet, depuis plusieurs années, le musée d’Art, Histoire et Archéologie d’Evreux donne régulièrement carte blanche à des artistes contemporains dont le travail entre en résonance avec les collections historiques. Le salon vert a ainsi accueilli des œuvres de Pierre Célice, Catherine Poncin et Renée Lévi de 2010 à 2020. Le visiteur découvre alors le travail d’artistes habituellement exposés dans des lieux dédiés à l’art d’aujourd’hui. L’artiste quant à lui se confronte au passé, et du dialogue créé entre les œuvres s’ouvrent de nouvelles significations, des rapprochements inattendus, des contradictions étonnantes, avec parfois quelques frictions. Place donc bientôt à un nouveau dialogue pour Le Festin, de retour prochainement au musée d’Evreux, avec les créations récentes en biscuit du sculpteur Peter Briggs présentées cet été dans le salon vert.

Vue du salon vert lors de l’exposition « De Seconde main. Carte blanche à Peter Briggs » © Camille Gross / Musée d’Art, Histoire et Archéologie d’Evreux

Dans l’exposition « Les Tables du pouvoir », visible au musée du Louvre-Lens, le tableau se révèle sous un autre jour.

Dans la chronologie de l’exposition, la pièce dite du Souper Fin fait suite à l’impressionnante salle du Haut Bout, qui montre les solennelles mises en scène des repas royaux.

Après « ce repas, le Roi se retire » pour retrouver l’intimité du « Souper Fin ». Il est servi dans un petit salon où des boiseries et des tapisseries, spécialement dessinées, couvrent les murs et permettent de sublimer les grands tableaux du 18e siècle qui décorent la pièce. En périphérie, le regard plonge dans les vitrines où est présenté un fabuleux panel d’ouvrages, menus, recettes, essais politiques qui racontent la gastronomie naissante, explique le dossier de presse de l’exposition.

Au débouché d’un couloir, le visiteur pénètre donc dans une pièce lumineuse aux murs chamois clair, rappelant les boiseries aux teintes feutrées des salons de la haute société.

Vue de l’exposition « Les Tables du pouvoir », Louvre-Lens ©  F. Borel

Dans cet espace, le tableau se détache différemment : il précise le propos des commissaires d’exposition et s’inscrit dans un parcours narratif, jouant du contraste avec ce qui précède.

L’œuvre est accrochée à droite, au-dessus d’une vitrine où se déploie une collection d’ouvrages de gastronomie de l’époque. Le service à dessert de Madame Geoffrin miroite au centre de la salle.

D’autres toiles (de Nicolas Lancret, François Boucher ou encore Michel Barthélemy Ollivier) donnent à voir d’agréables réunions, dans des salons ou jardins, au cours desquelles de nombreux participants richement vêtus se restaurent, dans une atmosphère festive et conviviale.

Vue de l’exposition Les Tables du pouvoir, Louvre-Lens © F. Borel

La scénographe, Brigitte Fryland (agence ScenO, Nice) a bien voulu nous confier ses planches préparatoires.

Planches préparatoires de l’exposition « Les Tables du pouvoir  » © Brigitte Fryland/agence ScenO

 

La scénographe expose son idée dans cette petite note d’intention, tirée de l’appel à projet de départ :

Le visiteur se glisse dans un espace plus intime, plus confidentiel. Ici est mis en scène « le souper fin ». (…). Taille réelle, le visiteur devient acteur porté par une mise en lumière vibratile. (…). Au premier plan, au centre de la pièce est placée une table dressée (…). Les décors intègrent une architecture de vitrines tables dans lesquelles sont présentées les ouvrages qui illustrent la naissance de la gastronomie française.

© Brigitte Fryland/agence ScenO

 

Ainsi, l’exposition présente-t-elle l’œuvre dans un contexte où elle se détache différemment : la scénographie précise le propos des commissaires d’exposition et s’inscrit dans un parcours narratif, jouant du contraste avec ce qui précède. Le visiteur baigne dans un espace raffiné et évocateur. La scénographie  inscrit le Festin dans un nouveau champ de signes, où se mêlent évocations picturales, textes, publications d’époques et service à dessert contemporain.


Article écrit avec la complicité de Camille Gross (Directrice) et Anne Mulot-Ricouard (Responsable du Service des Publics) du Musée d’Art, Histoire et Archéologie d’Évreux, qui a prêté le tableau, ainsi que celle de Brigitte Fryland (Scénographe, agence ScenO) qui a scénographié l’exposition « Les Tables du pouvoir ».