SOLEILS NOIRS - Louvre-Lens
25 mars 2020 - 13 juillet 2020

SOLEILS NOIRS

#expoSoleilsNoirs
Conformément aux directives gouvernementales, le Louvre-Lens est fermé jusqu’à nouvel ordre. L’ouverture de l’exposition Soleils noirs, initialement prévue le 25 mars, est reportée à une date ultérieure.

Poétique et sensorielle, l’exposition offre une rencontre inédite avec des chefs-d’oeuvre de l’Histoire de l’art. Près de 75 ans après l’exposition mythique Le Noir est une couleur, le visiteur du Louvre-Lens est plongé dans l’observation fascinante de cette tonalité au symbolisme pluriel dans les arts occidentaux, de l’antiquité à nos jours.

Couleur du paradoxe, le noir est-il une absence de lumière, un vide, une somme réjouissante de toutes les couleurs, un éblouissement ? D’emblée, l’exposition immerge le visiteur dans une expérience du noir familière grâce à une salle consacrée à l’un des phénomènes naturels du noir ayant le plus largement retenu l’attention des artistes : la nuit. Quand la nuit tombe, sublime, se lève une terrible beauté (Vernet, Deperthes), un monde sans limite paraît (Fontana).

Archétypal et physiologique, le noir forme un élément structurant mais ambigu de la représentation du sacré, à la fois couleur de tous les commencements, de l’infini, de l’intemporel mais aussi celle de la mort et de l’ignorance. La philosophie des Lumières, au 18e siècle, dans sa lutte pour le triomphe de la Raison et la fin de l’obscurantisme a paradoxalement amené un regain d’intérêt pour l’étrange, la folie mais aussi la magie qui contribuent à l’émergence d’un romantisme noir durant tout le siècle suivant.
La fin du 19e siècle voit le développement d’un imaginaire décadent qui associe satanisme, sensualité, péché et mort (Rops, Doré). Mais, le noir infernal et maléfique se double d’un versant bénéfique et vénérable. Cette dualité de la couleur apparaît comme une manière poétique de conjurer le noir par le noir.

Considéré comme couleur de la salissure et du péché par les sociétés occidentales, le noir va être associé à l’idée de pénitence et d’humilité jusque dans les habits et costumes. À partir du 16e siècle, le noir s’impose également dans la mode aristocratique dans toute l’Europe – sa teinture est un luxe coûteux. Le 19e siècle va confirmer son statut de l’élégance qui touche alors d’autres classes sociales (Carolus-Duran, Agache, Manet). Au 20e siècle, ce sont les plus grands créateurs de la haute couture qui vont à leur tour investir le noir.

À l’ère de la révolution industrielle, les sociétés occidentales connaissent des mutations sans précédent. Récolté dans les entrailles de la terre, le charbon en est l’un des symboles noirs : il marque les visages des « gueules noires » et façonne l’imaginaire collectif au point que les artistes convoquent, citent ou prélèvent le noir industriel dans des formes renouvelées d’oeuvres d’art (Kounellis, Arman, César, Venet).

Au 20e siècle, le noir devient une substance de la modernité, un vecteur de scission, de rupture. Il semble s’affranchir de sa dialectique originelle au point de devenir une substance esthétique réinventée, comme en témoignent la création de nouvelles techniques, de nouveaux pigments, d’outrenoirs (Reinhardt, Malévitch, Soulages).

Ce sujet universel permet de rendre palpable l’histoire des idées, des sciences, comme celle des formes au sein d’une exposition expérientielle et pédagogique. Inspirée du terril plat sur lequel repose le Louvre-Lens, l’exposition rend aussi hommage au passé minier dont les images sont dominées par le charbon et ses traces aux infinies nuances.

Le parcours de l’exposition

L’expérience du noir

L’exposition plonge d’emblée le visiteur dans une expérience du noir. Omniprésent dans les phénomènes de la nature, le noir a nourri de tout temps les artistes, cherchant à retranscrire dans leurs œuvres cet éveil des sens.

Dès le 15e siècle, la nuit devient un sujet de peinture à part entière. Les scènes de pénombre, en extérieur comme en intérieur, constituent un extraordinaire terrain d’expérimentation pour susciter des émotions – comme en témoigne la Sonate au clair de lune de Benjamin Constant, où l’artiste révèle le caractère énigmatique et impressionnant de l’un des plus grands génies de la musique, Beethoven, par une obscurité quasi-complète. Plus inquiétants ou exceptionnels, les orages et les eaux sombres sont d’autres motifs prompts à révéler la richesse du noir. De Gustave Courbet au vidéaste Ange Leccia, les artistes s’emparent de ces sujets pour exploiter les infinies nuances de cette couleur, dans des compositions qui attirent de façon magnétique le regard.

Absence de lumière née d’une source de lumière, l’ombre est la fondatrice mythique du dessin et devient chez certains artistes le cœur même de la toile. Le jeu entre noir et lumière les amènent à explorer un type de composition paradoxal, le contre-jour, permettant de questionner sa perception du monde – à l’instar de Douglas Gordon dans une série d’éclipses.

Le noir et le sacré

Le parcours explore également les rapports, structurants mais ambigus, entre noir et sacré. Communément associé aux enfers, depuis l’Antiquité et dans les différentes religions, le noir suscite la crainte et la fascination. Intimement lié à l’occulte et aux superstitions à partir du Moyen Âge, il prend place au sein d’un imaginaire occidental où s’épanouissent monstres et créatures diaboliques, qu’ont cherché à mettre en images les artistes – des gravures de Félicien Rops et araignées duveteuses d’Odilon Redon au monochrome composé de mouches du plasticien Damien Hirst. Mages, sorciers et épisodes sombres de chasses aux sorcières par l’Inquisition, ces figures imprègnent les Beaux-arts et la littérature jusqu’à aujourd’hui. On retrouve cette iconographie, au pouvoir obscur et envoûtant, chez Eugène Delacroix représentant Macbeth consultant les sorcières ou Les Trois Sorcières de Johann Heinrich Füssli.

Indissociable des réflexions sur la mort, la couleur noire est utilisée dans les œuvres traitant de sujets religieux pour représenter les « passions » ou encore des « vanités ». Par un usage sensible du clair-obscur, qui se développe au 17e siècle, les artistes font émerger des ténèbres des corps souffrants et en restituent les atmosphères dramatiques. Dans une œuvre hommage, La Pietà, Hyppolyte Flandrin accentue l’intensité dramatique de son tableau, en représentant une mère presque sans visage, se détachant à peine du fond sombre de la toile, penchée sur le corps de son fils.

La dimension sociale du noir

Considéré comme couleur de la salissure et de la faute par les sociétés chrétiennes, le noir va progressivement changer de statut pour devenir un symbole de puissance. Le coût élevé des procédés de teinture qui se développent au 15e siècle et permettent la création de textiles aux noirs éclatants en font un attribut réservé aux hautes strates de la société, qui n’hésitent pas à se faire portraiturer vêtues des étoffes les plus raffinées. Au 19e et 20e siècles, sous les doigts experts de grands couturiers comme Jeanne Lanvin ou encore Yohji Yamamoto, le noir acquiert ses titres de noblesse, avant de se diffuser à grande échelle et de devenir le symbole de l’élégance et de la modernité. Le noir des velours, satins et autres dentelles, qu’il soit représenté par les artistes comme Edouard Manet ou sublimé au travers de créations textiles, est un hommage chatoyant à l’éclat du coloris. À l’opposé du luxe des vêtements teints en noir, les peintres donnent aussi à voir la crasse qui noircit les haillons et la peau des nécessiteux. Alors que de profonds changements d’ordre politique affectent au 19e siècle les classes sociales les plus vulnérables, le noir de la rue est choisi par les artistes pour montrer les aspects les plus crus des sociétés modernes et des catégories les plus défavorisées.

Le noir industriel

Le noir industriel trouve un écho particulier au Louvre-Lens, installé au cœur de l’ex-bassin minier. Le noir du charbon, emblématique de l’ère industrielle, marque les visages des mineurs et frappe l’imaginaire collectif. Ces travailleurs des profondeurs, souvent désignés par l’expression « gueules noires », deviennent iconiques de cette modernité. Avec son Tas de charbon, Bernar Venet fait sculpture de ce matériau ordinaire, directement déversé sur le sol, sans dimension ni forme spécifique.

Les artistes appartenant au Nouveau réalisme, comme César, dans la seconde moitié du 20e siècle, convoquent également les matières noires afin de révéler la poésie du monde moderne et témoigner d’une réalité nouvelle marquée du sceau de la consommation. Des artistes de l’Arte Povera, tel Jannis Kounellis, privilégient des matériaux humbles, organiques, qui rappellent l’homme à son histoire. Dans l’une de ses pièces, formant un épais matelas, des sacs en toile de jute aux noms de destinations lointaines sont empilés devant un mur peint en noir. Très présente dans l’œuvre de l’artiste, la couleur renvoie à la suie et au charbon, matériaux de la révolution industrielle des sociétés européennes du 20e siècle.

Le noir pour le noir

La recherche du noir pour le noir anime le travail des artistes dès le début 20e siècle. Bien que différentes symboliques soient attachées à cette couleur, les artistes ont su s’approprier les qualités propres au coloris pour en sublimer les textures et les différents effets au travers de compositions où seule la teinte semble se déployer. Le terme de monochrome est communément adopté pour désigner ces créations dominées par le noir. Ad Reinhardt propose une expérience de contemplation, proche de la méditation, dans ses Ultimate Paintings, « les dernières peintures que l’on peut peindre ».

Le noir se fait aussi matière première de la création des artistes, qui l’utilisent comme un écran duquel émergent les formes et les images. Céramique, gravure, impression, peinture : en soustrayant de la matière ou de la couleur à leur support d’expression, les artistes font du noir l’élément fondamental à l’existence de leurs œuvres.

Adoptant une démarche radicale, certains artistes comme Kasimir Malévitch, vont volontairement évacuer la narration et la figuration au profit de l’abstraction. Dans ces œuvres, le noir devient une substance sans cesse réinterrogée, utilisée pour son caractère symbolique autant que plastique.

Presque comme un parachèvement, les outrenoirs de Pierre Soulages déploient toute la richesse, les dualités et la complexité du noir.

 

Commissariat :

Juliette Guépratte, historienne de l’art – directrice de la stratégie – chargée de l’art
contemporain au Louvre-Lens ;
Marie Lavandier, conservateur général du patrimoine – directrice du Louvre-Lens ;
et Luc Piralla, conservateur du patrimoine – directeur adjoint du Louvre-Lens ;
assistés d’Alexandre Estaquet-Legrand, chargé de recherches au Louvre-Lens.

 

Avec le soutien du CRÉDIT AGRICOLE MUTUEL NORD DE FRANCE, Grand Mécène de l’exposition et ARGILE, couleurs de terre.

En partenariat avec France Culture, Version Femina, Libération, Konbini, La Voix du Nord et France 3.

 

La solitude, HARRISON Alexander, © RMN-Grand Palais, musée d'Orsay, Hervé Lewandowski
La dame au gant, Carolus Duran, huile sur toile, H. 228 cm ; L. 164 cm, Musée d'Orsay - Paris  © RMN-Grand Palais musée d'Orsay - Hervé Lewandowski
Croix [noire], Kasimir Malevitch, huile sur toile, H. 80 cm ; L. 80 cm Centre Pompidou - Musée national d'art moderne - Paris © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais - Philippe Migeat
Von hier bis Dort [D’ici jusque-là], Vassily Kandinsky, 1933, tempera et gouache sur carton gris, H. 41,5 cm ; L. 57 cm, Centre Pompidou - Musée national d'art moderne - Paris © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais - Philippe Migeat