HENRI LOYRETTE, Président-directeur du musée du Louvre

«Louvre-Lens… Deux noms reliés par un trait d'union.

D'un côté, le Louvre, un palais qui depuis le Moyen Âge accompagne étroitement l'histoire de France. Le Louvre, devenu musée au cœur de la Révolution française, s'imposant vite comme un modèle, le «musée des musées», comme on l'a souvent qualifié depuis le 19e siècle.

Et Lens, au cœur du Bassin minier, ville qui a souffert de toutes les crises et de toutes les guerres, ville située dans la région aujourd'hui la plus jeune de France, le Nord-Pas de Calais, une région réputée pour son exceptionnel dynamisme culturel et la densité de son réseau muséal. Lens, idéalement située au carrefour de l'Europe, à proximité de la Belgique, de l'Angleterre, de l'Allemagne. Lens, une ville résolument tournée vers l'avenir.

Lens, le Louvre : deux noms désormais liés, presque fusionnés et appelés à partager un destin commun, au service des publics, de l'art, de la beauté.

C'est en 2003 qu'a germé cette belle idée, ce rêve aujourd'hui devenu réalité. Ce rêve, il prend ses racines dans la vocation même du Louvre, conçu dès son origine, durant la Révolution, comme un musée national dont les collections et le savoir-faire sont au service de l'ensemble de la nation. Au début du 19e siècle, déjà, Chaptal évoquait cette «part sacrée» que le Louvre devait réserver aux régions. C'est pour renouveler et revivifier cette tradition bicentenaire que nous avons voulu imaginer ce musée nouveau, qui renforce la vocation nationale du Louvre en présentant par rotations des chefs-d'œuvre venus du palais parisien.

Le ministère de la Culture a lancé un appel à projets à travers toute la France ; la région Nord-Pas de Calais s'est seule portée candidate, proposant cinq villes ; et c'est le site de Lens qui a finalement été retenu par le président de la République. Plus de cent vingt candidats, venus des quatre coins du monde, ont participé au concours d'architecture. Le projet retenu en septembre 2005 a été celui de l'agence japonaise SANAA, qui proposait un bâtiment de verre et de lumière résolument contemporain, facilement accessible, proche du terrain, en continuité avec ce paysage ravissant mais fragile.

Et le résultat est là, au-delà même de nos espérances initiales. Le Louvre-Lens est un lieu de beauté, mais aussi de fierté. Pour l'avoir tant rêvé et vu sur le papier, avec Daniel Percheron, Président de la Région Nord-Pas de Calais, je n'hésite pas à le dire, maintenant qu'il s'incarne enfin, il est à mes yeux l'un des chefs-d'œuvre architecturaux de ce nouveau millénaire. C'est un Louvre contemporain qui s'articule autour d'un pavillon central, sur lequel se greffent des ailes, comme dans le palais parisien. Un Louvre contemporain qui s'intègre de façon très subtile et délicate dans le site, ce magnifique écrin paysager pensé et réalisé par Catherine Mosbach.

La création du Louvre-Lens est l'occasion, pour le Louvre, de reconsidérer ses missions, d'interroger ses collections, de sortir de ses murs et de se regarder d'un peu plus loin. L'occasion d'expérimenter ce qui ne peut l'être dans l'enveloppe et l'organisation contraintes du palais parisien. L'occasion, aussi, d'éprouver sur un terrain neuf notre vocation sociale et notre mission d'éducation artistique, en soulignant notamment l'importance de la médiation.

C'est pour cela que les collections sont présentées de façon temporaire et transversale, réunissant ce qui, à Paris, est séparé en départements, en écoles, en techniques. Bref, le Louvre-Lens est un musée du 21e siècle, un musée dans tous ses rôles, artistique, social, éducatif, un musée qui rend visible ce qui est d'ordinaire dissimulé, et fait appel aux techniques les plus modernes d'information.

Cet «autre Louvre», ce musée de verre et de lumière, délicatement posé sur un ancien carreau de mine, la fosse 9-9 bis de Lens, n'est pas une simple annexe du Louvre, mais le Louvre même. Le Louvre dans toutes ses dimensions et toutes ses composantes, dans son amplitude géographique et chronologique de musée universel. Une synthèse harmonieuse qui offre des possibilités nouvelles pour les visiteurs : ils peuvent en effet accéder aux coulisses et découvrir toutes les facettes et métiers d'un musée, suivre la restauration d'une œuvre, accéder aux réserves, comprendre les grands principes de la conservation et de la muséographie.

Le mode de présentation des œuvres est lui aussi totalement inédit. La Galerie du temps, épine dorsale du Louvre-Lens, montre ce «long et visible cheminement de l'humanité», qui pour Charles Péguy caractérise le Louvre, en offrant aux visiteurs de nouvelles clefs de compréhension. C'est une autre façon de découvrir les œuvres, qui, rapprochées, confrontées, nous ouvrent les registres du monde.

Le Louvre-Lens, c'est une nouvelle aile du Louvre où tout devient possible. C'est une chance pour Lens, mais aussi pour le Louvre. Une occasion de rayonnement et de renouveau. Un musée dans la cité, un lieu de délectation au cœur de l'Europe qui expose et explique les chefs-d'œuvre du passé pour nous aider à comprendre le présent et à envisager l'avenir.

Quand je suis entré dans le monde des musées, il y a trente-cinq ans, on ouvrait le matin et on fermait le soir, avec un souci bien limité des visiteurs. Depuis, les musées ont connu une mutation considérable, dans leur architecture, dans leur muséographie, mais surtout par l'élargissement de leur vocation. Certes la conservation et l'enrichissement des collections restent leurs missions fondamentales, mais des questions naguère peu ou pas considérées, comme l'accessibilité (physique, intellectuelle), sont désormais au cœur de leurs préoccupations. Le musée doit aujourd'hui non seulement recevoir les visiteurs qui y viennent naturellement, mais aussi prendre par la main ceux qui, éloignés des pratiques culturelles, le perçoivent comme lointain, et inaccessible. Il doit se pencher sur le passé, mais aussi susciter la création et le regard contemporains, intégrer les dernières évolutions de la connaissance, s'adapter à l'émergence de nouveaux publics, à l'apparition et à la diffusion de nouvelles technologies.

En cela, les musées jouent un rôle social et éducatif, et leur propos doit à la fois toucher le connaisseur et le néophyte, l'enfant et le savant, l'étranger et le voisin.

Les musées ne constituent plus un monde à part, intemporel ou seulement tourné vers un jadis révolu : ils participent à la vie de la cité, au développement économique, au tourisme, au développement durable, jouent pleinement leur rôle artistique, social et éducatif.

Toutes ces considérations, toutes ces ambitions, tous ces rêves, aussi, nous ont guidés en créant le Louvre-Lens. L'avenir du Louvre passe désormais par Lens.»

Henri LOYRETTE

 

DANIEL PERCHERON, Président de la Région Nord-Pas de Calais

«Pourquoi le Louvre à Lens ?

Parce que j'en ai rêvé ! En 2003, j'ai lu dans un entrefilet du journal Le Monde, qu'il y aurait une antenne du Louvre en province. En tant que Président de Région, j'ai immédiatement pensé que le Nord-Pas de Calais pouvait accueillir cette antenne. À titre personnel, je suis passionné d'égyptologie, et le musée du Louvre m'a toujours fasciné. Nous étions alors en pleine dynamique «Lille 2004, capitale européenne de la culture». Je voulais que la Région accompagne cet événement et j'avais initié une vaste opération baptisée les «Beffrois de la culture», qui amenait des chefs-d'œuvre dans des villes où il n'y avait pas de musée. Nous avions également organisé l'exposition «Mariette» à Boulogne-sur-Mer. C'est à cette occasion que j'ai rencontré le Président-directeur du musée du Louvre, Henri Loyrette. Je lui ai demandé si la candidature de Lens serait ridicule.

Il m'a répondu  : «Non, au contraire».

Le Conseil régional Nord-Pas de Calais est le maître d'ouvrage du Louvre-Lens, son principal financeur et il assurera 80 % du budget de fonctionnement de l'EPCC. L'investissement de l'institution régionale allait-il de soi ?

Non, en aucun cas, il y a dans cette démesure du rôle de la Région, l'énergie du désespoir. Nous avons tellement besoin de relever la tête, de fixer l'horizon, de montrer le chemin à notre population que nous acceptons dans beaucoup de domaines ces paris hors du commun.

J'aurais pu comme un bon  Président de Région «normal» me référer au financement de l'Auditorium de Paris, de l'Opéra, ou encore du MuCem à Marseille dans une ville bien pensante où le gouvernement précédent a largement dépensé.

Je ne l'ai pas fait car je suis le Président de la Région Nord-Pas de Calais, je ne l'ai pas voulu parce que c'est par centaines de milliers d'emplois que la région s'est vidée de son sang, je ne l'ai pas dit parce que je respecte les femmes et les hommes de ma région, leur patience, leur courage. A travers moi, ils se sont offert le Louvre et reconnaissons qu'ils le méritaient et qu'ils le mériteront bien.

Le plus beau musée du monde qui s'installe au cœur du Bassin minier, c'est donc une revanche ?

Non. C'est une greffe sur le programme génétique de la région, une chance extraordinaire pour le Bassin minier. Nous attendons 500 000 visiteurs par an. Le grand paysagiste Michel Desvigne ne s'y est pas trompé : il va transformer l'archipel noir en un archipel vert, en requalifiant les cités minières et leurs jardins. Avec Euralens, nous allons ouvrir de nouvelles perspectives de développement dans cette région, créer une dynamique identique à celle de Bilbao autour du musée Guggenheim. Justice est enfin rendue à ceux qui ont tant travaillé pour extraire le charbon ! Et c'est pour cela que nous avons décidé la gratuité pour le parc et la Galerie du temps. Je veux pouvoir dire aux Lensois, et aux habitants de la région : ce musée est à vous, vous êtes chez vous !

L'implantation du Louvre a-t-elle joué dans le classement du Bassin minier au patrimoine de l'Unesco ?

Je pense que oui. Lorsque j'ai été auditionné, on m'a fait remarquer que notre patrimoine n'avait pas de réel périmètre. Grâce au Louvre-Lens, il a désormais une centralité. L'arrivée du musée et la mise en mouvement qui en a découlé ont renforcé la crédibilité de notre candidature au titre du «patrimoine culturel évolutif».

Le Louvre à Lens ne risque-t-il pas de faire de l'ombre aux autres musées régionaux ?

Au contraire ! Nous profitons de l'ouverture du Louvre-Lens pour attirer l'attention du monde entier sur la richesse muséographique du Nord-Pas de Calais. Avec 49 musées labellisés Musée de France et plus de 150 musées thématiques, nous sommes véritablement la «Région des musées». Nous sommes la seule région qui offre au visiteur les carrosses de Versailles et les collections du Louvre sur un même territoire.»

Daniel Percheron